Je poursuis aujourd’hui la présentation du livre (1) du philosophe Pierre Bertrand. Nous abordons la conclusion.
Comment pourrions-nous entretenir de bons rapports avec les autres si nous n’en avons pas de bons avec nous-mêmes ? C’est ainsi que notre philosophe amorce cette conclusion. Et les bons rapports n’impliquent pas la complaisance. « Nul n’est parfait et les bons rapports n’impliquent, par conséquent, aucune perfection, la réalisation d’aucun modèle ou idéal. » (2)
« De bons rapports impliquent seulement qu’il y ait effectivement rapport, à savoir attention à soi et à l’autre, et les mauvais rapports, par opposition, signifient une absence de rapport, une inattention fondamentale qui fait qu’on ne voit pas ce qui se passe, qu’on ne se voit pas et qu’on ne voit pas l’autre. Voir n’est pas juger, évaluer, condamner ou justifier. Voir, c’est entrer réellement en relation, par opposition à toutes les fausses relations qui s’établissent avec des images ou entre des images. » (2)
Attention ici au terme image. Notre auteur, rappelons-nous les premiers chapitres, considère que nous n’avons pas d’identité. Nous avons des images de nous-mêmes et nous projetons des images : croyances, métier, statut, etc. Pour entrer en rapport réel avec autrui, il faut donc « aller au-delà des opinions, des croyances, des images. » (3)
On ne peut pas mettre de mot sur le rapport sans le trahir. Dès qu’on recourt aux images on n’est plus dans un rapport authentique. Pierre en arrive à dire qu’au fond nous ne sommes rien. Je vous le dit ! RIEN ! Lisez bien : « Le secret ou la vérité, c’est qu’au-delà ou en deçà des convictions, des opinions, des prises de position, des émotions, nous ne sommes rien (paumier souligne) (…) Si nous creusons en direction de notre être ou de celui de l’autre, nous ne touchons aucun fond, aucune solidité, aucune réalité ultime. Le fond n’a pas de fond, il n’y a que des images qui passent, des ombres et des illusions. » (4)
Imaginez-vous les étudiant/es de Pierre qui reviennent à la maison le soir et qui racontent à leurs parents, à table, qu’ils ne sont rien ! Si l’étudiant n’est rien, son parent non plus ! Alors faisons valser les règles ! Ce n’est sûrement pas le résultat recherché par notre philosophe ! Laissons-le plutôt s’exprimer et pour être dans un bon rapport avec lui, écoutons-le ! « N’être rien n’est pas une lacune, mais au contraire une libération. Nous n’avons plus à nous en faire accroire, à nous forcer pour nous figer dans une position ou une conviction. (…) Si nous ne sommes rien, nous pouvons être tout, à savoir passer librement d’un fragment à l’autre. » (5) Comme je connais bien l’honnêteté de Pierre, je ne vais pas l’accuser d’avoir plagié l’Internationale, vous savez cet hymne communiste où l’on chante « Nous ne sommes rien, soyons tout. » Ni d’être un communiste ! Ce serait une image, une étiquette tout à fait inappropriée !
Soyons sérieux ! Mais au fait, cette chanson était aussi très sérieuse et elle aussi visait la libération de la majorité des humains. « Groupons-nous, et demain L’Internationale Sera le genre humain. » Il y a peut-être plus de lien qu’on le pense !
« Les noms et les explications donnent une fausse impression de familiarité, de maîtrise et de sécurité. » (6)
Tant il est captivant, j’aurais presque le goût de reproduire ici tout le chapitre ! Lisez plutôt le livre ! Mais en attendant, prenez ce hors-d’œuvre : « Les images sont des entraves sur le chemin de la découverte et de l’invention. (…) il nous faut demeurer vigilants de manière à être prêts à les laisser tomber, afin qu’elles n’entravent pas le mouvement et le changement, qu’elles n’enferment pas l’autre et ne nous enferment pas dans une prison, qu’elles n’étouffent pas la créativité spontanée de la vie. » (7) Nous ne sommes pas ici dans les détails ! Cette vision de la vie sera fondamentale dans la suite des choses, dans le développement de la pensée de l’auteur.
L’auteur ne fait pas dans la dentelle non plus bien que son œuvre soit aussi belle que ces tissus européens. « Les relations sont comme toutes les autres manifestations de la vie. Elles s’autosuffisent et ne conduisent à proprement parler nulle part. » [Vous avez bien lu ! NULLE PART !] « Il s’agit d’un chemin, ou plutôt d’un cheminement, sans destination. » (8) Y a-t-il un lien avec « Les chemins qui ne mènent nulle part » de Heidegger ? C’est si loin dans mes souvenirs que je ne peux répondre pour le moment.
Cette conception des relations en vient à contredire ceux qui pensent qu’une séparation ou un divorce est un échec. Pour Pierre, ce n’est pas vrai. Comme il l’écrit si bien : « c’est de toute vie dès lors que l’on peut dire : elle ne vaut rien puisqu’elle se termine. La vie se déroule peut-être entre deux néants, mais c’est précisément ce qui ‘se déroule entre’ qui importe. » (9)
Je rejoins facilement cette vision. J’ai toujours eu de la difficulté à accepter que des années ou des mois passés avec une personne soient considérés comme un échec. J’ai retiré beaucoup de ces moments et de ces personnes et ces expériences me constituent. Mais laissons là mes pensées. Revenons à l’auteur !
L’auteur considère que « De bonnes relations n’ont rien de délibéré ou de volontaire. Elles ne découlent pas d’une intention, mais plutôt d’un vide ou d’une vacance de toute intention. » (10) Toute relation est donc comme une relation amoureuse ou peut-être est-ce l’inverse ! Elle est non volontaire. « …l’amour ne découle pas d’un décision ou d’un geste volontaire. » (11) Vous vous souvenez ? C’était dans le billet # 18. Je vous le dit ! Cet homme a de la suite dans les idées tout en restant ouvert à la vie.
Comme nous ne sommes rien, ça devrait être facile d’avoir l’esprit vide lors de la rencontre de l’autre. Le problème c’est que la pression sociale est énorme pour traîner tout le temps avec nous nos « images » de nous-mêmes et de l’autre. Nous sommes poussés à habiller notre « rien » de toutes sortes d’oripeaux.
Dernière citation de l’auteur : « si nous avons trop d’idées ou trop d’images, trop de connaissances et trop de croyances, pouvons-nous réellement entrer en contact de manière vivante ou créatrice avec quelqu’un, ou tout ne se trouve-t-il pas tout décidé d’avance, forcé d’entrer dans un moule, par conséquent tué dans l’œuf ? » (12)
Outillés avec cette vision, nous pouvons mieux comprendre les conflits, les guerres, les mésententes qui couvrent la planète de part en part. Moi en tout cas j’ai le goût de mieux connaître cet auteur qu’au fond je ne connaissais que par des souvenirs lointains agréables le plus souvent mais si loin de ce qu’il doit être maintenant. C’est pourquoi je vais entamer la lecture de son dernier livre intitulé « Le défi de vivre ». Ce ne sera pas son « dernier » livre longtemps compte tenu du rythme de production et de publication de Pierre. Je devrais plutôt l’appeler son livre de 2009 ! Et en plus je me rends compte qu’entre celui-ci et « le Défi de vivre » il y en a un autre que je ne connaissais pas : Paroles de l’intériorité. Dialogue autour de la poésie. Il a écrit ce livre avec Martin Thibault et il a été publié en 2007 ! J’ai du rattrapage à faire !
Avant de clore cette série de billets, je soulève une dernière question qui m’agace. Si le professeur n’avait pas un diplôme et des connaissances, pourrait-il entrer en contact avec des étudiants ? Une institution accepterait-elle qu’un illustre inconnu se prenne à donner des cours de philo à ses étudiants ? N’est-il pas nécessaire que des critères soient établis pour que les professeurs soient compétents dans la discipline qu’ils prétendent enseigner ? Et alors les étudiants sachant cela peuvent-ils vraiment faire abstraction de cette vaste connaissance du professeur ?
Vous voyez où je veux en venir. Je comprenais et j’acceptais que nous ne soyons en nous-mêmes qu’un magma informe et que tout puisse sortir de nous mais de la à dire que nous ne sommes rien, j’ai une difficulté majeure. Je me donne ce défi de ne pas rejeter cette vision et d’essayer de la mieux comprendre.
Dès que j’aurai terminé ma lecture, je vous reviens avec des billets ! Ça peut être long. Je n’ai pas de méthode de lecture rapide. Surtout pas en philo !
Ah oui ! Voulez-vous bien me dire pourquoi, lorsqu’on parle de philosophie à Radio-Canada on ne parle que de Charles Taylor ? Pourquoi Les Pierre Bertrand, Claude Bertrand, Michel Morin et autres philosophes ne sont-ils que rarement invités ? Nous nous privons de points de vue uniques. Pitoyable.
À bientôt !
__________
(1) Pierre Bertrand, L’intime et le prochain, essai sur le rapport à l’autre, Liber, Montréal 2007, 133 pages.
(2) Idem, page 125
(3) Idem, page 126
(4) Idem, pages 127-128. Note de paumier : je trouve qu’il y a une différence entre le chaos et le rien. Le chaos n’est pas rien. On ne peut dire du rien qu’il est un magma puisqu’il n’est rien. Jusqu’ici l’auteur nous avait parlé de chaos. Ce pas est sûrement voulu. Pourquoi ?
(5) Idem, page 128
(6) Idem, page 129
(7) Idem, page 130
(8) Idem, page 130-131
(9) Idem, page 131
(10) Idem, page 132
(11) Idem, page 96
(12) Idem. Page 132