Nous revenons à l’étude de la pensée du philosophe québécois, Pierre Bertrand, dans l’œuvre en titre (1) Souvenons-nous que l’auteur nous rappelle l’erreur fondamentale de la pensée apparue dès Platon de séparer la pensée du corps. Cette erreur aura une destinée fantastique jusqu’à nous et marque encore les grandes religions du livre et du Dieu éternel. Elle n’est autre que l’erreur d’orgueil de la pensée qui se divinise elle-même.
Exprimé ainsi, l’histoire de la philosophie occidentale devient presque pathétique. Mais n’oublions pas que l’humanité est passablement jeune au regard de l’âge de la Terre ou encore plus, de l’univers. Cette erreur n’aura pas été la seule et d’autres sont sûrement en train de s’ajouter ou de se concocter.
L’auteur nous montre que Dieu n’est qu’un résultat de l’infatuation de la pensée humaine ! Bêtise et ignorance ! La science et la technologie moderne ont pris le relai de ce discours religieux creux.
La pensée tournant en rond comme des jeunes au jeu finit par se créer une inquiétude, une angoisse.
« En s’inquiétant, s’agitant ou s’énervant, elle met fin à son calme ou à son bien-être. Si des problèmes ne surviennent pas de l’extérieur, elle les produit. Ce sont des problèmes insolubles tenant à un désir toujours insatisfait, à une incertitude irréductible, à un manque qu’aucun objet, qu’aucun accomplissement ne peut combler. En même temps qu’elle s’agite en se troublant, elle s’agite aussi pour ne pas être troublée — pour penser à autre chose ou s’occuper l’esprit, comme on dit —, pour ne pas faire face à la réalité dans sa diversité et son mystère. » (2)
Ainsi, si la souffrance ne vient pas de l’extérieur, la pensée la suscite par « du désir insatisfait, de l’inquiétude sans objet, de l’ambition démesurée, etc. » (2) Cette souffrance se nomme anxiété de nos jours. Je dirais que c’est l’une des maladies du siècle que celle de l’anxiété. Les problèmes anxieux pullulent.
« La pensée nous empêche notamment de regarder la mort en face. » (3) Pourtant la mort est la dernière étape de la vie tout en lui étant parfaitement étrangère, étant la non-vie. Je connais des personnes qui ne peuvent même pas supporter d’entendre ou de voir le mot « mort » et comme certains dictateurs le bannissent de leur vocabulaire ou de celui de leurs proches. Si elles le pouvaient, elles le banniraient urbi et orbi ! La souffrance dont parle Pierre, qui nous masque la réalité, c’est aussi cela. En naissant nous sommes déjà sur la pente glissante de la mort.
Ici un passage qui plaira sûrement aux damné/es de la terre si certain/es lisent ces lignes :
« Il ne s’agit pas d’en être obsédés et de devenir morbides, mais de regarder cette réalité en face. Un vivant, quel qu’il soit, peut mourir n’importe quand, par n’importe quelle cause. L’homme peut maîtriser beaucoup de choses, mais il demeure impuissant devant ce surgissement ultime. Un rien, incompréhensible et sans signification, vient soudainement, sans avoir été invité, tout arrêter. Rien ne sera plus comme avant. Rien ne sera plus. Rien. C’est sans mots qu’on part, même si c’est avec des cris qu’on vient. Même si on a occupé beaucoup de place et fait beaucoup de bruit, on s’efface et se tait. L’oubli à l’œuvre l’est déjà au fil des jours de l’être vivant, mais il est contré par des sursauts de mémoire. » (37)
Même si tu as été une grande gueule à la Trudeau ou Marchand ou autre, quand tu meurs, la mort te la ferme la gueule. À jamais. N’est-ce pas là la seule justice possible ? La plus grande ambition s’éteint dans l’insignifiance la plus totale. Et je tourne le couteau dans la plaie mortelle !
Vous ne verrez pas souvent un philosophe écrire ainsi sur la mort. Et le lire, apporte un soulagement sur la question de la mort.
« La mort ne nous amène-t-elle pas à relativiser nos buts, nos ambitions, nos réalisations et à calmer notre agitation, prenant celle-ci pour ce qu’elle est, un mécanisme interne à la pensée, un mode de fonctionnement dont elle n’a pas la maîtrise, emportée qu’elle est par lui ? Cette agitation ne la conduit nulle part, même si elle croit qu’elle la conduit aux buts — notamment le bonheur — qu’elle se donne. Tout au plus conduit-elle à la mort, seule fin de la vie. Mais la mort n’est pas un accomplissement, elle n’est pas un but, elle est un arrêt, une rupture, une fin qui n’a pas de sens, qui remet au contraire en question tout sens que la pensée cherche et se donne. La vision de la mort nous calme et nous amène à relativiser ce qui nous apparaît si important. Elle remet en question notre propre vie et ses prétentions à une forme d’immortalité — la pensée ne pouvant jamais vraiment envisager la mort, puisqu’elle est en elle-même continuité. La mort nous arrête, nous faisant entendre un immense silence, nous donnant une terrible leçon de vie. » (4)
N’est-ce pas que voir la mort de cette façon contribue à la dédramatiser ? C’est sûr que si tu es tombé dans le piège de l’orgueil de l’éternité de l’âme, elle devient une punition catastrophique pour toi. Si tu souffres et que tu es dominé/e ou brimé/e que ce soit une incitation à te soulever à t’insurger et te libérer de ton vivant n’est qu’une excellente chose à mes yeux. C’est cela pour moi le sens de la révolution : faire tout de suite ce qu’il y a à faire plutôt que d’attendre la mort qui ne t’apportera RIEN.
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(1) Pierre Bertrand, le défi de vivre, Éditions Liber, Montréal 2009, 229 pages.
(2) Idem, page 36
(3) Idem, page 37
(4) Idem, page 38