Le défi de vivre. Œuvre philosophique de Pierre Bertrand. Chapitre 1 : défis et dangers, partie 3.
Alors nous voici de nouveau en compagnie de notre auteur qui, je le répète enseigne la philosophie au CEGEP Édouard-Montpetit à Longueuil depuis plusieurs années. Nous étudions un de ses nombreux livres (1)
Dans le billet précédent nous avons vu que :
- Notre philosophe critique les appels à être heureux coûte que coûte.
- La condition humaine inclut tous les couples dialectiques : bien-mal, bonheur-malheur, plaisir-souffrance, etc. La vie unit tout ce que la pensée sépare.
- Oublions la bulle qui nous assurerait paix et sécurité. N’oublions pas : le danger nous guette à tout instant. Ouvrons-nous au pur événement de ce qui arrive.
- Pierre nous apprend que nous ne cessons de changer. Il n’y a pas de nature immuable des choses et des personnes. Tout est mouvement et changement.
- Il est ainsi faux de penser que la vieillesse sera un temps de paix. Le même mouvement viendra nous interpeller et nous laisser pantois. La seule paix qui nous attend serait la paix du repos éternel.
J’ai nommé mes désaccords avec certains de ces éléments. Et je veux juste dire que si l’auteur croit que nous ne progressons pas beaucoup individuellement, comment cela est-il possible dans un monde où tout est en mouvement ? Tournerions-nous en rond toute notre vie ? Je ne le crois pas.
Pierre nous apporte ici une vision qui me semble centrale dans sa pensée complexe mais aussi limpide :
« Nous devons apprendre à quitter le monde comme nous y sommes entrés. Nous devons accepter de n’avoir pas progressé. Ce qui calmait l’enfance, c’était la conviction que tout allait, avec l’âge, s’éclairer, mais le risque n’est-il pas, au contraire, que tout s’assombrisse, que s’éteigne la lumière vacillante et obscure de l’enfance ? L’important n’est pas de comprendre — de progresser, d’évoluer, de réussir —, mais d’être en vie et d’aimer. L’enfant est vivant et amoureux de ce qui, aux yeux de l’adulte, semble insignifiant, voire inexistant. » (2)
Je me dis que si la vie n’était que ça, ce serait si simple, si facile ! Mais comme je le disais dans mon billet précédent (sur cette œuvre, évidemment !), j’ai vraiment l’impression d’avoir compris des choses, d’avoir évolué et réussi ma vie malgré mes échecs et mes impasses. Il reste bien des mystères mais certains sont moins opaques.
Pierre aborde le thème du regard des autres sur nous. Pour lui, ce regard est superficiel. Il ne touche que les apparences. Et là il a des mots qui me rejoignent beaucoup : « L’individu solitaire va de l’avant, capable de tout remettre en question et de voir par lui-même. C’est en voyant par lui-même qu’il est le plus utile aux autres et qu’il met en pratique le grand amour ou la grande compassion, plus puissants que tous les conformismes et tous les consensus.» (3)
J’apporte tout mon consentement à cet extrait. Il me revient au plus profond de moi, même si je ne suis que chaos tout au fond ! (4)
Notre philosophe en arrive à nous dire d’une autre façon ce qu’il nous demandait de comprendre dans L’intime et le prochain : nous sommes l’autre et l’autre est aussi nous et en nous. Le Taliban est nous, Ben Laden, le dictateur de l’Iran ou de la Corée du Nord est aussi nous. Mais lisons bien ceci :
« La nature humaine — peu importe ici les incidences qu’ont sur elle l’histoire et la culture —, dans des gestes d’égoïsme, d’avidité et de cruauté, nous laisse souvent bouche bée, nous inspirant horreur et honte. N’oublions jamais, toutefois, qu’elle est ce que nous sommes et que nous ne jouissons d’aucune position d’extériorité ou de supériorité à son endroit. Si nous la jugeons du point de vue d’un modèle ou d’un idéal, n’oublions pas que ce dernier appartient lui aussi à la structure de l’homme. Tout bilan négatif s’applique donc à nous-mêmes. » (3)
N’est-ce pas que les horreurs du monde actuel deviennent non pas plus légères mais plus supportables. Et c’est vrai que le seul geste important est de chercher des solutions mais non pas d’annihiler l’autre.
L’auteur pousse beaucoup plus loin et je choisis un extrait important (tout le texte est à lire !) : « Le tragique, c’est qu’une catastrophe naturelle frappe des innocents, que ceux qui commettent des exactions ne soient pas punis, mais au contraire souvent récompensés, et que jamais justice ne soit vraiment rendue aux victimes. Il ne s’agit évidemment pas ici de justifier l’injustifiable, mais d’abord, à l’encontre de tout idéalisme, de faire face à la réalité telle qu’elle est. Et l’énergie pour la transformer ne peut venir que d’elle [paumier souligne]. C’est uniquement dans un corps à corps avec la réalité telle qu’elle est, comme dans une prise de judo, que l’homme peut transformer le négatif en positif, l’absurde en raison de vivre, le tragique en joie. » (5)
Comme je suis heureux de constater que le philosophe veuille transformer la réalité. C’est un réel délice ! Rares sont les philosophes qui portent cette préoccupation. Rares dans l’histoire de la philosophie.
Heureusement que ma pauvre mère ne pourra jamais lire cet extrait, elle qui croyait que tous ceux qui ont fait du mal paierait pour dans cette vie ou dans l’autre…
La réalité nous montre tout autre chose…J’ai bien hâte de voir si notre philosophe développe les tenants et aboutissants de ce corps à corps avec la réalité. Je m’attends à ce qu’il nous indique une voie qu’il privilégie. Comment « transformer le négatif en positif, l’absurde en raison de vivre, le tragique en joie. » (5)
Nous recherchons la stabilité. « Ah si je peux arriver à me placer. Ah si mes affaires peuvent se replacer. Ah si mes enfants peuvent se placer. » Toutes des réactions que nous avons tous entendus dans nos entourages sur tous les tons.
« Ce désir de stabilité ou de permanence se manifeste au fil des instants. Nous avons des attentes, nous installons dans une situation ou un état, et sommes constamment surpris, désarçonnés par le mouvement ou le changement. Nous lui résistons, luttons contre lui, dans une bataille perdue d’avance. » (6)
Le mouvement et le changement sont tellement omniprésents qu’ils demandent une vigilance de tous les instants. Nous comprenons mieux l’insistance soulignée dans le premier billet sur ce chapitre. Mais en vieillissant, nous avons tendance à rechercher la paix, la stabilité…Voyons voir : « Alors que nos sens deviennent moins aiguisés, que nous avons moins le goût de combattre, que nous aspirons à un certain repos, à une certaine reconnaissance, à un certain confort, alors que nous cherchons à nous arrêter, à nous fixer dans nos idées et dans nos habitudes, le risque de sombrer est le plus grand. C’est au moment où nous aspirons au repos qu’il nous faut au contraire être plus vigilants, car c’est là, dans cette volonté d’arrêter, que se trouve le danger. » (7)
Me serais-je trompé dans mon projet de vie ? Je verrai. Je ne changerai pas facilement !
Je vais vous laisser lire les dangers qui guettent la jeunesse. (page 18 du beau livre à couverture vert pomme, préparé par Jonathan Tremblay). Je vais terminer ce billet par cette citation :
« Le principal danger de la vieillesse, c’est au contraire de penser que nous pouvons enfin nous arrêter et nous reposer. Nous cherchons alors à nous retirer, comme si nous jouissions d’un statut particulier, comme si nous pouvions nous mettre à l’abri des provocations et des défis inhérents à la vie. Nous demandons un sursis, nous voulons être protégés, épargnés, nous pensons avoir accompli ce que nous avions à faire, alors que les plus grands défis, parmi lesquels celui de la mort, se trouvent encore devant nous. Plus notre attention faiblit ou se relâche, plus le danger qui nous guette est grand. »
Je ne m’habitue pas à cette façon de voir de l’auteur. Tant mieux si j’arrive à comprendre au fil des pages mais pour le moment, voici ma réponse :
- oui je me suis arrêté et je me repose.
- je suis retraité. Est-ce un statut particulier ? Par rapport au travail, oui. Par rapport à la vie, pas vraiment. Toute la vie bruissante peut m’arriver en pleine figure.
- je ne demande de sursis à personne ! Je ne demande pas à être protégé ! Je me protège moi-même tant bien que mal mais plutôt bien depuis ma retraite !
- il est vrai que j’ai donné le meilleur de moi-même dans mes militances, dans ma vie de famille et de travail. Je l’ai donné mais je l’ai encore en moi ce meilleur (et ce pire). Et je poursuis mon action mais avec d’autres moyens, d’autres façons.
- je sais que des défis m’attendent. Je les attends de pied ferme. Et la mort ? Elle ne m’effraie pas. Elle fait partie de la vie. Elle viendra bientôt ou plus tard mais je ne la crains pas la grande faucheuse. Et je veux dire que je ne crâne pas. J’ai côtoyé la mort à quelques reprises dans ma vie et je n’ai jamais été aussi prêt que maintenant pour l’accueillir. Me sachant dans le dernier tiers de ma vie, je me suis préparé à dîner avec elle.
À suivre avec le chapitre 2 sur la pensée et le langage !
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(1) Pierre Bertrand, le défi de vivre, Éditions Liber, Montréal 2009, 229 pages.
(2) Idem, page 12
(3) Idem, page 14
(4) Je réfère à une vision présente dans le livre étudié antérieurement. Je crois qu’il est indispensable de faire des liens entre les œuvres comme entre les personnes d’ailleurs.
(5) Op. cit. page 15
(6) Idem, page 16
(7) Idem, page 18