Le défi de vivre. Œuvre philosophique de Pierre Bertrand. Chapitre 2 : La pensée et le langage, partie 6. Sans religions sans idéologies nous nous retrouvons devant l’inconnu mais avec une force nouvelle.
Il faut donc se méfier des gourous. Ils ne savent pas plus que nous où ils vont. On ne peut comprendre la vie, c’est elle qui nous comprend.
L’attitude sceptique est la plus adaptée face aux diverses réponses existentielles : que ce soit celles des diverses écoles philosophiques ou celles des religions. Les problèmes existentiels ne peuvent être résolus que sur le plan de la vie, pas dans des livres ou des doctrines.
La vérité, c’est ce qui arrive. Ce n’est pas une révélation quelconque. Les recettes ne fonctionnent pas dans la vie aussi bien qu’en art culinaire. Bien que même là, on ne réussit pas toujours à atteindre la saveur du chef ou de la cheffe.
Notre pensée a besoin d’un point fixe, d’une île pour se reposer. Mais il n’y en a pas de fiable. Même pas une bouée. Il n’y a de sûr et de vrai que le grand mouvement sans commencement ni fin de la réalité ou de la vie. Il faut surtout porter attention à la manière de vivre cette vie. Et cette manière elle-même est mouvante. Faisons face plutôt que de nous enfuir en plongeant la tête dans la bible, le coran ou toute autre recette magique.
L’auteur nous présentait aussi sa conception du philosophe : liberté d’esprit, sans lien avec aucune idéologie ou groupe. Il remet tout en question à commencer par la notion de vérité. (1)
Alors nous continuons notre plongée dans la pensée de cet homme de la complexité. Si plus rien ne tient, ni philosophies millénaires, ni religions « révélées », ni prêchi-prêcha sectaire ou idéologie (théologie ?) soi-disant libératrice, devant quoi nous retrouvons-nous ? Devant l’inconnu répond le philosophe. Lisez :
«Le philosophe ne nous donne rien, mais nous retire au contraire ce que nous pensons posséder. Il nous dénude, nous met face à notre fragilité. Paradoxalement, c’est quand nous abandonnons nos convictions et nos protections que nous jouissons d’une force nouvelle. Rien n’est résolu pour autant, aucune formule, aucune croyance ne tient. Mais dans le face à face ou le corps à corps avec l’inconnu, nous sommes amenés à déployer toute la puissance dont nous sommes capables. Le philosophe ne nous révèle aucune vérité, ne nous donne aucune sagesse, ne nous fournit aucune clé nous permettant d’ouvrir la porte du bonheur, il nous amène simplement à être plus vivants — à participer davantage à l’inconnu ou à l’énigme. » (2)
Nous jouirions d’une force nouvelle ! L’inconnu nous provoque à déployer toute la puissance dont nous sommes capables. Le philosophe nous rapproche de la vie. Il ne peut nous transmettre la vérité car celle-ci est indicible. Ici le philosophe se permet une remarque sociétale judicieuse : « Il est ironique de constater, alors qu’on met tant l’accent sur la communication, que l’essentiel ne se communique pas. » (3)
« L’essentiel se dérobe de lui-même et le fait qu’il soit incommunicable appartient à sa nature même. La pensée et le discours touchent leurs limites. C’est en allant au bout d’eux-mêmes, en donnant tout ce dont ils sont capables, qu’ils sont amenés à se faire modestes. L’indicible n’est donc pas un signe d’impuissance. C’est la nature même des choses qui assigne des limites à notre pouvoir de penser, de dire et de communiquer. La vie est première, et la pensée et le discours ne viennent qu’ensuite, quitte à ce qu’ils prétendent comprendre et maîtriser. La source de vie est toujours déjà en train de couler, surgissant d’un fond sans fond dont la pensée et le discours ne peuvent rendre compte puisqu’ils en sont eux-mêmes des manifestations. » (3)
Remarquez encore les mots : l’indicible n’est pas signe d’impuissance. À relier avec l’inconnu qui mobilise toutes nos forces. Nous devons donc assumer le risque de déposer nos béquilles et de marcher sans appui certain. Certains croyants me diront que c’était ça le sens de l’évangile selon machin. Ils n’auront pas compris que c’est justement ça une béquille. Un livre où tout est écrit d’avance.
Sur le silence : « Le silence est la dimension énigmatique dans laquelle toute parole survient et se tait. Nous ressentons l’intensité de ce silence quand nous nous trouvons au sein de la nature. La parole philosophique ou poétique tente de s’approcher de lui. » (4) N’avons-nous pas toutes et tous senti cette dimension de vérité en forêt ? Le silence serait-il comme le véhicule (parole) de la vie et de la réalité ? Si nous n’étions pas là, en effet, il n’y aurait pas de parole mais le silence empli des bruits d’oiseaux, d’animaux et du vent dans les arbres.
« L’énigme du présent vivant ne peut jamais être résolue. Nous n’avons pas à aller vers le présent, puisqu’il se trouve toujours déjà là. Les philosophes et les poètes nous enjoignent de nous ouvrir à une dimension sur laquelle nous n’avons pas de prise, qui ne peut que nous étonner, qui se trouve toujours déjà là, mais que nous ratons dans la mesure où nous-mêmes n’y sommes pas, mais sommes plutôt au loin, à la poursuite d’un but qui ne cesse de se dérober. Nous cherchons une solution à l’énigme, alors que la seule solution consiste à vivre pleinement avec elle, traversés, instruits et inspirés par elle. » (4)
Vivons donc au présent. Je remarque que le philosophe ne nous suggère pas de ne pas avoir de but ! Lui-même, vous, moi, tout le monde doit se fixer des buts dans la vie mais il nous dit que nos réponses, notre perception de l’énigme ne se trouve pas dans le futur mais dans l’instant présent toujours fuyant par ailleurs. Ce que j’écris ne décrit plus l’instant présent mais l’instant passé. Nous sommes condamnés à l’aporie.
Dans le prochain billet, nous continuerons à apprendre sur la parole et la vie.
À bientôt chers lectrice et chers lecteurs !
__________
(1) Œuvre étudiée : Pierre Bertrand, le défi de vivre, Éditions Liber, Montréal 2009, 229 pages.
(2) Idem, pages 28 et 29
(3) Idem, page 29
(4) Idem, page 30