Je poursuis aujourd’hui la présentation du chapitre 12 du livre (1) du philosophe Pierre Bertrand portant sur l’amour. C’est mon cinquième billet sur ce chapitre qui est le plus important du livre de Pierre à deux titres, au moins. D’abord parce que c’est celui qui compte le plus de pages mais aussi parce que l’amour tient une place centrale dans ce volume et j’ose penser que ce doit aussi être la pierre angulaire, l’assise fondamentale de sa philosophie. Mais seule la lecture de ses autres œuvres me permettra de vérifier cette hypothèse.
Pierre aborde ici un sujet d’une actualité brûlante : le conflit dans la relation. Que se passe-t-il quand on passe de l’harmonie au conflit, de l’amour à la haine ? Les amoureux essaient tant bien que mal de nommer ce quelque chose qui est changé qui crée aujourd’hui malaise. Ils essaient de mieux comprendre « la réalité mouvante.
(…) Certes, nous avons besoin de mots pour communiquer et pour nous rassurer, mais ceux-ci, quand il s’agit de voir, non seulement nous font faux bond, ils nous nuisent. Par delà les mots ou en deçà d’eux, il nous faut demeurer au plus près de ce que nous sentons et de ce qui se passe, instant après instant, dans la relation, non pas pour tirer une quelconque conclusion, pour avoir la fausse impression de connaître cette relation et de pouvoir la définir et la nommer, mais pour, au contraire, court-circuiter toutes ces médiations au profit d’un rapport immédiat à ce qui est ou à ce qui arrive. (2)
Faut-il comprendre par cela qu’il est préférable lorsque la tempête s’annonce dans la relation de respecter un peu le silence entre les deux êtres ? Voyons.
Le mot amour recouvre un contenu inconnu.
« Qui peut prétendre en effet savoir ce qu’est l’amour ? Une émotion est isolée, identifiée et nommée, mais elle est, en réalité, — en cette réalité où elle est vivante — mouvante, changeante et multiple. (…) Un amour qui s’identifie et se nomme tombe dans la représentation de lui-même. À l’encontre d’une telle représentation, il nous faut plonger dans le présent vivant si nous voulons pousser plus loin notre réflexion au sujet de l’amour. Quand nous sommes dans le présent vivant, nous n’avons aucune distance à l’endroit de ce que nous vivons. » (3)
Nommer, décrire, identifier c’est créer une distance avec le réel. Seule cette distance permet de mettre des mots sur la réalité. Mais en étiquetant ainsi le réel, on le dénature.
« Ce fait explique que nous ne puissions exprimer adéquatement ce que nous ressentons, car au moment où nous l’exprimons, nous ne le ressentons plus, nous parlons de quelque chose de passé et nous en parlons forcément autrement que ce qu’il était en tant que présent vivant. (…) Constatons notre ignorance irréductible au sujet de l’amour. » (4)
Je me demande toutefois s’il n’est pas préférable de justement nommer tout ce qu’on peut nommer dans une relation avec l’autre. Lui dire ce qu’on aime d’elle, ce qui nous plaît en elle. Sans vouloir faire de blague à ce sujet, je sais qu’il y a un danger à établir ce genre d’ « inventaire » de l’amour. Ce qu’on ne nomme pas chez l’autre peut provoquer curiosité et colère. Malgré tout, une relation où les partenaires se disent les choses, les nomment, n’a-t-il pas plus de chance de créer des bases solides qu’une relation où tout reste dans le non dit ?
Pour notre auteur, l’amour est obscur, mystérieux. « il faut aménager un espace vide ou silencieux pour l’inconnu irréductible. » (5)
N’est-ce pas évident que si nous sommes inconnus à nous-mêmes et que l’autre nous est inconnu et que l’inconnu en nous est aussi l’autre, n’est-il pas évident donc que l’amour de l’autre est aussi inconnaissable, innommable ? Comme ce qui est au plus profond de nous est un magma chaotique, l’amour ne peut être plus « clair ». Il ne saurait être plus clair puisqu’il est à l’interface de deux mondes inconnus. Ainsi quand les contraintes tombent, telle la religion ou le droit, les mariages et les couples se défont comme du cheddar vieilli !
« nous pouvons tenter de dire l’amour tout en incluant dans la tentative l’impossibilité de sa réussite. L’impossibilité, ici, fait partie de la nature même de la tentative, loin de l’empêcher. L’impossibilité de dire adéquatement fait partie de la réussite même de l’acte de dire. » (6)
Pour terminer ce billet, je cite Pierre Bertrand qui apporte des éléments concrets pour permettre de réussir une relation :
« Quand l’esprit est ouvert, les images et les fantasmes se résorbent spontanément. (7) Il ne s’agit plus de rêver au grand amour, de caresser un sublime fantasme, mais d’entrer concrètement en rapport physique et psychique avec telle ou telle personne singulière. Un tel rapport ne va pas de soi, il est l’objet d’une invention, même inconsciente. Il dépend de nos actions, de nos paroles, de nos silences, etc. Nous avançons dans l’inconnu et c’est toujours à tort que nous tenons une relation pour acquise. »
Lumineux, n’est-ce pas ? Si j’étais un historien de la philosophie, j’aurais tendance à exprimer que Pierre Bertrand est le philosophe des Nouvelles Lumières. Cette fois, ce ne serait pas seulement l’éclairage des connaissances mais aussi des non connaissances, de l’inconnu.
À suivre !
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(1) Pierre Bertrand, L’intime et le prochain, essai sur le rapport à l’autre, Liber, Montréal 2007, 133 pages.
(2) Idem, page 89.
(3) Idem, pages 89 et 90
(4) Idem, page 90
(5) Idem, pages 90 et 91
(6) Idem page 91
(7) Note de paumier : profitons de cette déclaration pour dire qu’il en va de même dans notre relation aux autres. L’ouverture d’esprit est d’un support fantastique devant des personnes qui nous rebutent d’emblée.



Etre présent le plus possible à ce qui se passe, en-dehors et en-dedans, est toujours une bonne attitude, que ce soit dans les relations amicales et amoureuses, ou dans les gestes quotidiens. Comme tu l’écris si bien, l’ouverture d’esprit est d’un support fantastique…particulièrement dans les situations précaires!
L’amour ça n’existe pas voyons ! Piétro devrait savoir ça ! L’attachement par contre existe, l’affection, le manque de l’autre, le « kestu fais présentement »…
Par contre, une des premières choses que l’on apprend dans notre vie (bébé), après être bien repus, c’est d’être aimé et d’aimer la personne qui s’occupe de nous ! Ou le contraire si on est malchanceux mais tout tourne autour de l’amour dans notre développement d’enfant. Cependant on pourrait plutôt écrire attachement ou affection, je crois.
——On aime tellement de choses : ses vêtements, ses cheveux, ses amis, sa famille (pas obligé….), Dieu, Mahomet, (ou personne pour les athées comme JR….), une femme, un homme, un enfant, un animal…. Tout ça pour dire qu’avec un seul mot, on peut exprimer tant de choses et de sentiments différents ! Tout un continuum entre aimer son bracelet et aimer quelqu’un.
Parlons d’amour des personnes. N’est-ce pas avant tout du narcissisme que d’aimer ? Je ne fais pas d’affirmation, je pose la question
))))
N’aimons-nous pas l’amour et/ou l’image de soi en amour ?
—-Seulement le parfum de l’amour m’intéresse si je compare l’amour à la rose avec laquelle viennent les épines, forcément ! Par contre, faut pas se décourager, les épines, on les enlève une à une, sans se presser et ne reste que la rose et le parfum ! Elle est pas belle la vie quand on y réfléchit bien ? On a beaucoup de pouvoir sur notre environnement. Faut s’en servir et agir. Et….. trouver des réponses aux questions existentielles…:)))).
—-Kestu fais présentement JR ? ——-???
je sais, je suis une idéaliste.
Quelle intervention dense et pleine de sens !
Pour moi l’amour existe mais il prend plusieurs formes. En ce sens-là, nous sommes peut-être d’accord.
L’attachement, l’affection, la tendresse, c’est autre chose.
Et la passion est un stade de l’amour. Pendant plus de 20 ans, j’ai aimé une femme et à chaque fois que c’était le moment de faire l’amour, elle me faisait toujours de l’effet, même à la fin.
Tu as raison. Nous n’avons qu’un mot pour dire qu’on aime. En grec ancien, il y en avait plusieurs selon ce qui était aimé ou qui était aimé.
Je ne crois pas que l’amour de l’autre ne soit que narcissisme. Il peut y en avoir mais ce serait triste !
Au moment où tu écrivais ce commentaire, j’étais parti faire ma promenade et des achats.
Mais ta question doit-elle me laisser penser que je te manque ?
Ton comm est davantage relativiste qu’idéaliste !
J’ai fait de la philo aussi, seulement qu’au cégep mais bon, 4 cours, ça compte !!!
oui tu me manques. Tu sais par contre combien je peux être raisonnable ! Au moins je t’ai au bout des doigts, sur ce clavier !
Bien sûr que ça compte !
D’ailleurs, Pierre enseigne au CEGEP Édouard-Montpetit, le savais-tu ?
Moi je préfère ne pas t’avoir au bout des doigts, tu es trop gluante !
Bonne soirée !
oui. Moi c’est au Vieux que j’ai étudié.
Et concernant les grenouilles, tu as raison c’est gluant, et ce n’est pas tout (comme dans les pub de « Sham wow »….si vous appelez maintenant…..vous aurez un 2e sham wow et une vadrouille sham wow)
http://www.cyberpresse.ca/actualites/insolite/200912/13/01-930700-nembrassez-pas-les-grenouilles.php
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Pourquoi les séries de points ?
j’m'en souviens plus…. …. …
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